Darjeeling, le vivier d’un thé de haute qualité Nichés devant les premiers monts himalayens, les jardins de Darjeeling s'étendent à perte de vue, se mêlant à la forêt tropicale. Les plantations de thé ont été instaurées durant la colonisation par les Anglais. Des 113 domaines créent dans les années 1830-40, il n'en reste que 86 en activité, répartis sur 17500 hectares. 10 millions de kilos de thé Darjeeling sont vendus chaque année, reconnaissable grâce au label Thé Darjeeling. 70% de la production est exportée, le reste étant pour la consommation Indienne. Malgré le caractère précieux du Thé Darjeeling, sa culture est en danger. Dans la plupart des coopératives de thé de la région les plants sont les mêmes depuis la colonisation. Les sols sont généralement appauvris de cette unique culture, la production diminue donc d’année en année et 5 exploitations ont été amenées à fermer ces 4 dernières années. Pourtant une coopérative sort du lot et réussit très bien à garder ses sols riches et fertiles tout comme la faune et la flore : Makaibari. Makaibari, une coopérative pas comme les autres Le thé de la coopérative a atteint des records aux enchères de Calcutta, là où se vend le thé et où se fixe le prix. Son thé est donc devenu le plus cher du monde, notamment les silver tips, sorte de petit bourgeon qui se vendent à 400 US$/kg. Le domaine de Makaibari est un district d'une dizaine de villages et hameaux qui comprend 700 hectares dont 250 de thé et 450 de forêts. 750 salariés travaillent a la coopérative dont 600 dans les jardins. À la tête du domaine, un homme : Rajah Banerjee.  Notre rencontre avec cet homme pas comme les autres restera inoubliable. Sorti des premières impressions d’être face au général du Cluedo, avec son costume marron de Lord Anglais (bien qu’Indien), son accent un peu pincé et son petit air que l'on pourrait facilement confondre avec du snobisme , nous nous laissons éblouir par son charisme qui inonde toute la pièce. Rajah a grandi à Makaibari, tout comme son père, son grand-père et son arrière-grand-père. Ce dernier a été mis à la tête des jardins par les Anglais. Son père était féru de chasse et sa mère passionnée de musique, des arts et surtout de la nature. Il a donc longtemps vécu avec un déchirement entre ces deux conceptions.  Jeune il était donc chasseur, jusqu'au jour, en 1972, où il a décidé de stopper et protéger les animaux plutôt que les tuer. Les tigres, léopards et autres espèces empaillées qui trônent un peu partout dans son salon témoignent de ce passé familial. Sa méthode de cultivation du thé va, de ce fait, subir des changements et en 1989, il obtient sa première certification organique. Le projet de Rajah se veut global. Le thé est une chose, le sol représente beaucoup plus pour lui. C'est en partant de cette philosophie qu'il a décidé en 1991 de suivre les traces de Rudolf Steiner et de pratiquer l'agriculture biodynamique. Chaque jardin est ainsi entouré d'une ceinture de jungle composée de pins géants, bambous, cactées et orchidées. À l'intérieur des parcelles de thé, différentes espèces végétales, arbustes, arbres et graminées sont maintenus pour enrichir l'humus. Aucun produit chimique n'est utilisé pour entretenir et soigner les plants. Les produits alternatifs comme le purin d'ortie ou l'urine de vache sont fabriqués ou trouvés sur place. En plus de la culture biodynamique, une grosse partie de la production est vendue sous le label commerce équitable Max Havelaar. La culture et la transformation des feuilles de thé Dans les jardins, les femmes représentent 70% des cueilleurs, montrant plus de dextérité pour saisir délicatement les feuilles. Lors de la récolte, les plantations se parent du formidable spectacle d'une multitude de petits points colorés que forment les habits et les parapluies des cueilleuses. Les paniers remplis sont rapportés à la coopérative pour y subir différentes étapes manuellement et mécaniquement. Les petites feuilles, de meilleure qualité, sont vendues en vrac alors que les poussières sont conditionnées en petits sachets individuels. Le séchage, lent, a lieu pendant 20h, la nuit. Les feuilles perdent alors 70% d'humidité. Ensuite une autre machine ( vieille de plus de 100 ans) a pour fonction de rouler les feuilles. Ces dernières sont ensuite chauffées à haute température pour détruire les enzymes responsables de l'oxydation. La troisième étape consiste en la fermentation. Pour cela les feuilles sont étalées sur de grands plateaux où elles vont rester un temps calculé. Thé vert, noir, Oolong (thé bleu)... différents types sont obtenus en fonction du degré de fermentation. Puis les feuilles sont triées à la machine et manuellement. Elles sont maintenant prêtes pour être conditionnées. La politique sociale à Makaibari Les cueilleuses sont rémunérées environ 50 US$/mois et bénéficient de beaucoup d'avantages : l’accueil péri-scolaire, le centre de soins, une pension / retraite, des dons de riz et de farine tous les 15 jours ainsi que des dons de bois pour le feu (à côté de la recherche d’alternative comme le biogaz). Également, bien que le domaine soit géré par la coopérative de thé, Rajah, dans l'esprit de travailler avec les salariés en tant que partenaires et non en tant qu'employés, a décidé que les terres appartenaient avant tout aux habitants et qu'elles devaient donc leur revenir. Il a ainsi cédé tous ses droits de propriétés, où sont construites les maisons des habitants, aux femmes qui y vivent permettant ainsi aux 550 familles d’en devenir propriétaire. La protection de la faune Grâce a la vision respectueuse de l'environnement que Rajah a mis en place, plusieurs espèces végétales et animales sont préservées. C'est le cas par exemple du léopard (Panthera Pardus). Le projet léopard a été commencé par le père de Rajah, il y a 40 ans alors que le domaine ne comptait que 2 léopards. Aujourd'hui, c'est un grand succès puisque réside ici une communauté de 11 léopards. La croissance de la population de ce félin, super-prédateur indique qu'il y a assez de nourriture pour lui : sangliers, cerf commun, ghorol (chèvre de montagne de l'Himalaya), faisans, lièvres, singes, porc-épic, volaille sauvage... Les mouvements des léopards sont tracés par les 14 gardes forestiers, employés par Makaibari. Ceux-ci sont chargés du suivi de la faune. Le miracle du phasme thé Deva Ce drôle d'insecte a été identifié pour la première fois en 1994. Ce phasme est la reproduction exacte de la feuille de thé. En été, il porte les signes typiques de la feuille fraîche et nouvelle. En hiver il montre les boursouflures normales qui affectent des feuilles de thé. Rajah l'a baptisé la thé Deva. En 1995, une tempête a dévasté une part des plantations de thé du domaine. La grêle a gravement touchée les feuilles. Et là, surprise, surprise… les mêmes marques de dommages ont été vues sur la thé Deva.  Une recherche faisant participer des scientifiques (entomologistes et biologistes environnementaux de l'université de Calcutta) a finalement donné le verdict. C'est un membre de la famille de Phillidae, le Phyllium sp Phasmoptera Il y a beaucoup d'exemples d'une telle imitation. Il y a des phasmes qui ressemblent a des bâtons, des brindilles, du bois mort.... Mais aucun n'avait été enregistré comme reproduction de la feuille de thé. Autres actions de la coopérative Le biogaz 16 installations sont disséminées dans le domaine. Les bouses de vaches (10 kg par jour et par installation) sont récoltées puis mélangées à de l'eau dans un grand tank. Au bout de 10 heures le méthane est créé. Il est utilisé pour cuisiner tandis que les résidus vont alimenter le compost. Le projet est d'équiper toutes les maisons de cette installation. Le compost Il apporte une terre enrichie pour les pieds de thé. Les vers de terre vont ainsi aérer le sol, favoriser sa décomposition et l'enrichir en apports nutritionnels. Une coopérative d'apiculture Afin d'augmenter la population des abeilles, en 2005 Makaibari a décidé d'installer des ruches. 9 personnes de la coopérative les gèrent. Ils produisent ainsi 60 a 70 bouteilles de miel par an. La fabrication d'emballages en papier recyclé 7 personnes travaillent à la fabrication des cartons d'emballage du thé et fabriquent également des boîtes, cartes de visite et autres papeteries pour des entreprises de la région. Une crèche Une crèche pour accueillir les enfants à partir de 1 mois, lorsque le congé maternité prend fin. Une bibliothèque Une bibliothèque, construite il y a 5 ans grâce a des volontaires, permet aux enfants de se cultiver, d'emprunter des livres. 205 personnes y sont inscrites. Un centre de soins Un centre de soins pour tous les habitants de la coopérative. Une collecte du plastique Une opération collecte du plastique usage pour laquelle les enfants sont invités à collecter le plastique usagé afin d'éviter qu'il ne se retrouve dans la nature. Ils reçoivent une récompense, somme symbolique de 0,035 euros/kilo. Un développement de l'écotourisme Les familles qui le souhaitent peuvent intégrer le programme d’écotourisme et ouvrir leur foyer aux étrangers. 80% de la somme versée par les touristes va aux familles. Le reste est utilisé par la coopérative pour développer de nouveaux projets comme la construction de chalets pour accueillir les touristes qui souhaitent plus de confort, des wc a l'occidentale par exemple. Les touristes qui souhaitent s'investir en tant que volontaires peuvent au choix, donner des cours d'anglais aux jeunes et moins jeunes lors des accueils péri scolaire, s'investir dans l'entretien des forêts, les inventaires faunistiques et floristiques, le centre de soins, la bibliothèque, la cueillette... Cette approche de la production agricole est un bel exemple de ce qui permet la mise en œuvre d’un développement durable apportant un bénéfice social, économique et environnemental. Rajah Banerjee et la coopérative de Makaibari http://www.makaibari.com/ |